Les mines sont permises en fonction de la façon dont elles proposent de traiter ces sous-produits, à perpétuité, et c’est ce qui peut vraiment gâcher les choses. Si l’une de ces toxines s’infiltre dans la nappe phréatique adjacente, que ce soit par accident de bonne foi ou par défaillance catastrophique, le saumon en sera la première victime. Des exemples de catastrophes minières fluviales s’étant produites durant ce siècle en Colombie-Britannique, en Amazonie, en Sibérie et ailleurs prouvent la démesure du confinement perpétuel.
“NOUS AVONS RECONNU TRÈS TÔT QUE SI NOUS NE TRAVAILLONS PAS ENSEMBLE... NOUS ALLONS PERMETTRE CETTE MENACE.”
Il ne vaut pas la peine de prendre un tel risque selon 80 % des résidents de Bristol Bay et une coalition diversifiée d’organisations tribales, commerciales, environnementales et gouvernementales. Peter Andrew est un résident, un pêcheur commercial et un membre du conseil d’administration de la puissante Bristol Bay Native Corporation. Il fait partie de ces innombrables militants qui travaillent sans relâche pour protéger leur terre natale. « Nous avons très vite compris que, si nous ne travaillons pas ensemble – les pêcheurs commerciaux, les pêcheurs sportifs, les pêcheurs de subsistance et les personnes qui comptent sur cette ressource protéique dans le monde entier –, nous allons permettre cette menace. Nous devrons vraiment travailler fort, et c’est ce que nous avons fait.
Par contre, ce fut un parcours riche en émotions », dit-il. Tout comme le forage pétrolier dans l’Arctique ou l’abattage des arbres en Amazonie, le problème est devenu une cause internationale célèbre, opposant les valeurs saines de la pêcherie et de la nature sauvage vierge dans la région contre le métal nécessaire à la fabrication de machines et de gadgets. La situation a entraîné une politisation de haut niveau. Le président Obama s’est lui-même rendu sur place en 2015, et son Agence de protection de l’environnement a utilisé la Loi sur l’eau propre pour interdire de façon préventive l’exploitation minière à grande échelle. L’administration Trump a annulé cette décision, mais a par la suite porté un coup dur à la mine en refusant sa demande initiale de permis. Actuellement, l’administration Biden cherche à rétablir les protections plus larges mises en place par l’EPA d’Obama.
« Cela protégera Bristol Bay pour le moment, mais l’avenir dépendra de la prochaine administration », indique Andrew. « Tant que ce métal est dans le sol, les gens le voudront. La prochaine étape majeure consiste donc à trouver une solution pour une protection permanente. »
AlexAnna Salmon, administratrice d’Iguigig, un petit village situé le long de la rivière Kvichak non loin du quartier minier proposé, est du même avis. Elle songe à la possibilité d’un rachat par le gouvernement fédéral des droits miniers détenus par l’État : « Il ne s’agit pas seulement des intérêts de l’État [de l’Alaska], surtout compte tenu de notre souveraineté tribale, cette nourriture qui est expédiée partout dans le monde, les gens qui pêchent ici. C’est une question beaucoup plus vaste. Nous allons donc devoir demander l’attention du gouvernement fédéral. »
52 % DU RÉGIME ALIMENTAIRE ANNUEL D'UNE FAMILLE AUTOCHTONE MOYENNE D'ALASKA EST CONSTITUÉ DE SAUMON SAUVAGE PÊCHÉ LOCALEMENT.
L'eau de la Kvichak est propre et claire, comme du H2O pur. Iguigig dispose d'une usine de traitement de l'eau, mais les habitants la préfèrent directement de la rivière. "Si vous avez l'eau, vous aurez tout le reste", dit Salmon.
Elle et sa sœur, Christina, sont debout devant une table de coupe en contreplaqué au bord de la rivière devant la ville. Comme les familles de Bristol Bay, elles se réunissent en juillet pour « mettre en réserve » suffisamment de poissons pour toute l’année. Les fils adolescents sortent les poissons des filets en aval de la rivière, puis les apportent par bateau aux sœurs qui les découpent. Un groupe de jeunes enfants tournent autour de la table. « Les plus petits passent beaucoup de temps dans l’eau près de la table de coupe, dit Salmon, à jouer avec de petits poissons, à regarder les oiseaux, ils commencent à comprendre l’écologie. Ils observent aussi les enfants plus âgés et commencent à acquérir un sens d’éthique du travail et de fierté, à comprendre l’importance de ne pas gaspiller, de savoir de quoi nous avons besoin. » La lame courbée de son ulu glisse le long de l’épine dorsale d’un saumon sockeye, révélant une chair rouge brillante. Le poisson sera suspendu dans un fumoir. Ou il sera congelé ou mis en pot. « C’est aussi en tant que mère que j’ai appris à calculer précisément le nombre de pots dont j’ai besoin pour passer l’hiver et j’ai la satisfaction de savoir qu’il n’y a rien de plus sain pour nourrir mes enfants. Vous voulez vous sentir valorisée, aimée et vous voulez que vos enfants aient aussi un sentiment de liberté... Lorsque le saumon revient à la rivière Kvichak, c’est le bien-être. C’est le cycle et la relation dont vous faites partie. »
Le travail minutieux exposé à leur table transcende clairement la simple collecte de nourriture, mais Salmon s’empresse d’éviter toute sentimentalité. « Vous savez, peu importe d’où vous venez. Lorsque vous venez ici, vous reconnaissez immédiatement à quel point c’est important. Les liens profonds que nous entretenons racontent une belle histoire, bien sûr, mais il vous suffit de comprendre la pointe de l’iceberg : nourriture, eau, environnement propre. »
La marée de fin de soirée arrive et, à bord du Lucky Bear, un bateau de 32 pieds avec des filets maillants dérivants, Peter Andrew passe en mode chasseur de poissons. Andrew est un grand homme avec un très grand sourire. Il a 59 ans et il s’agit de sa 51e année de pêche. Si, comme tout le monde, il est épuisé par la saison, il s’amuse tout de même encore. Il mentionne à peine le mauvais temps de la soirée. « Toutes mes dépenses d’investissement sont payées, je n’ai donc pas le même stress que certains de ces gars! », dit-il, en désignant un des bateaux de pêche parmi les quelques centaines qui naviguent près de nous. « Vous voyez ce bateau? Il vaut 1,2 million de dollars. Son propriétaire ne peut JAMAIS. ARRÊTER. DE PÊCHER! » Le bateau semble en effet beaucoup plus luxueux que le Lucky Bear.
Tout comme Andrew, les trois hommes qui font partie de son équipage vivent dans la région et ils sont originaires des villages situés le long des rivières Nushagak et Togiak. En levant l’ancre, ils se dirigent vers le large et se mettent à examiner l’horizon de tous les côtés. « Vous essayez toujours de déchiffrer l’eau à l’horizon pour savoir où les poissons se trouveront », explique Andrew. « Nous cherchons ceux qui sautent. Vous pouvez en voir un, puis plus rien. Et, soudainement, vous pourriez voir tout un banc de poissons. Un peu comme le thon : des centaines ou des milliers de saumons qui sautent en même temps! »